Entrevue avec Trevor Longley, le président de Stellantis Canada: une discussion franche sur l’avenir du groupe

Trevor Longley, président du conseil d’administration, président et chef de la direction – Stellantis Canada | Photo: Olivier Delorme

Dans le cadre du Salon de l’auto de Montréal, nous avons eu l’occasion de prendre quelques minutes avec le nouveau grand patron de Stellantis au Canada, Trevor Longley. Ce fut l’occasion pour nous d’obtenir des réponses honnêtes à nos questions, parfois frontales, mais sans détour sur la situation et les actions de Stellantis.

  • Longley est à la tête de Stellantis Canada depuis octobre 2025
  • Stellantis a récemment retiré toute sa gamme hybride rechargeable
  • Le Canada a perdu la production Jeep Compass aux profits des États-Unis

Voici donc l’entrevue, sans réserve, sans coupure, sans censure, très franche, comme si vous y étiez.

Stratégie d’électrification et « liberté de choix »

Luc-Olivier : « Entrons dans le vif du sujet. Il se passe beaucoup de choses en ce moment. Vous avez annulé le Ram électrique, même si votre patron chez Stellantis dit qu’il prône la « liberté de choix ». Pour moi, ça ne ressemble pas à une liberté de choix ; ça ressemble plutôt à « la liberté de choix, tant que c’est un six en ligne ou un V8 ». »

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« Deuxièmement, concernant le Hornet : on sait qu’il n’était pas très fiable. La base de la voiture était bonne, mais les ventes difficiles. Le Pacifica hybride, une fourgonnette brillante avec une autonomie brillante, mais encore une fois, la fiabilité posait problème. Maintenant, vous lancez le RAM TRX. »

Ram 1500 SRT TRX 2027

« On a l’impression que Stellantis a une vision à très court terme. On sait que Trump est contre les VE. Ce n’est pas nécessairement la position du Canada, mais on dirait que vous êtes contents de laisser l’environnement comme au « bon vieux temps » et que vous n’avez aucun remords. Qu’en pensez-vous ? »

Trevor Longley : « Je ne sais pas si c’est une question de remords. Je pense que tout le monde croit qu’au bout du compte, l’industrie va se tourner vers l’électrification. C’est vraiment une question de rythme de transition et de s’assurer d’avoir des options facilement accessibles que les clients veulent réellement acheter. Nous sommes en affaires pour vendre des véhicules. »

« Cependant, nous avons le devoir de nous assurer d’offrir des options propres. Si nous fabriquons une voiture et que nous perdons de l’argent parce que les clients ne l’achètent pas, nous ne pouvons plus la produire. Nous devons trouver des façons de construire ce que les clients veulent. Nous nous concentrons sur le lancement de l’électrification et sur les groupes motopropulseurs hybrides qui arrivent dans toute la gamme, car c’est là que se trouve le cœur du marché en ce moment. »

Modèles européens et particularités du marché canadien

Luc-Olivier : « La Fiat 500e connaît du succès sur le marché et offre un bon rapport qualité-prix pour le Québec. Il y a une occasion de regarder du côté de l’Europe, qui partage une vision similaire en matière d’électrification. Pourrait-on voir plus de produits européens ici ? »

Trevor Longley: « Il y a certainement des occasions pour des produits en provenance d’Europe, et nous examinons activement ce que l’avenir réserve au Canada. Ça pourrait être différent de ce qui est offert aux États-Unis. »

Jeep Avenger 2024

Luc-Olivier : « Plus précisément, de petits véhicules électriques comme le Jeep Avenger. Au Canada, cela a beaucoup de sens. Mais avec la réglementation aux États-Unis sous une administration Trump, ça pourrait être compliqué. Pourriez-vous amener une voiture comme l’Avenger sur le marché nord-américain rapidement, spécifiquement pour le Canada, même si les États-Unis ne la prennent pas ? »

Trevor Longley: « L’obstacle actuel est la conformité et l’homologation pour l’Amérique du Nord. Il y a beaucoup de discussions avec le gouvernement pour permettre l’acceptation des normes européennes ; c’est ainsi qu’on peut avancer plus vite sans investissements massifs. »

« Si c’est uniquement pour le Canada, c’est plus difficile. Mais s’il y a un modèle d’affaires qui fonctionne pour les États-Unis, ça devient évident. Nous avons des discussions actives avec le gouvernement pour que les normes de conformité européennes soient acceptées pour les besoins canadiens, ce qui nous permettrait d’amener des produits comme l’Avenger, qui convient parfaitement au Québec. »

Luc-Olivier : « Kia produit des voitures vendues exclusivement au Canada comme les EV4 et EV5. Si une marque sud-coréenne peut le faire, pourquoi pas un constructeur nord-américain ? »

Trevor Longley: ‘C’est une question de faisabilité, mais nous y réfléchissons. »

Concurrence avec la Chine et tarifs douaniers (l’entrevue s’est produite quelques heures avant l’annonce de l’entente entre Ottawa et Pékin)

Luc-Olivier : « Comment gérez-vous la pression concernant les discussions du gouvernement canadien avec les Chinois sur la possibilité de lever une partie des tarifs sur leurs VE ? »

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Trevor Longley: « De manière générale, nous n’avons jamais peur de la concurrence. C’est une question de niveau de concurrence. Est-ce la bonne chose pour les Canadiens ? Il y a différents niveaux de normes en matière de sécurité, de cybersécurité et d’industrialisation. »

« Nous parlons d’industrialisation et d’emplois canadiens. Nous sommes présents sur ce marché depuis cent ans et avons investi des milliards. Nous devons être prudents dans notre approche. Au bout du compte, nous serons en concurrence avec la Chine pour les années à venir, et nous devons proposer des produits attrayants à des prix compétitifs pour relever ce défi. »

Investissements canadiens et usine de Brampton

Luc-Olivier : « À la suite de l’annonce de l’investissement de 13 milliards de dollars aux États-Unis, vous avez simultanément mis en pause la production du Compass et géré les problèmes de l’usine de Brampton. Après les plans de sauvetage de 2008-2009 où les contribuables canadiens ont sauvé Chrysler, les gens se sentent « trahis » par ces décisions. Comment allez-vous regagner la confiance des clients canadiens, particulièrement en Ontario ? »

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Trevor Longley : « Pour clarifier, Brampton n’est pas fermée ; l’usine est en pause opérationnelle pendant que nous déterminons le cycle de vie des produits et le plan à suivre. Nous travaillons activement avec les gouvernements fédéral et provincial pour trouver une solution pour Brampton. »

« Il y a eu un changement majeur dans la politique commerciale, et nous devons y réagir. Nous utilisons l’argent des contribuables canadiens, donc être un bon gestionnaire de ces fonds est important. Nous avons dépensé près d’un milliard de dollars au Canada depuis 2022. L’idée que nous ne sommes pas investis ici est déconnectée de la réalité. »

Luc-Olivier : « Je comprends, mais ces annonces coup sur coup ont donné aux Canadiens l’impression de recevoir une gifle. C’est bon d’entendre que vous y travaillez. »

L’identité des marques

Luc-Olivier : « Parlons des marques. Que se passe-t-il avec Chrysler ? Nous avons vu les concepts Airflow, mais en ce moment, la marque semble se résumer aux minifourgonnettes. C’était autrefois une marque de prestige. »

Trevor Longley: « Nous avons beaucoup d’annonces à venir. Il y a beaucoup de travail sur l’avenir de la marque Chrysler ; c’est le cœur de l’entreprise. Nous pensons qu’il y a une vraie place pour Chrysler à l’avenir et vous verrez des produits emballants arriver. »

Chrysler Airflow Graphite Concept 2022

Luc-Olivier : « Et Dodge ? Le Durango se vend bien, mais le lancement du nouveau Charger ressemble à un échec dans sa version électrique. La version à essence va probablement réussir, mais qu’est-ce qui vient ensuite ? »

Trevor Longley: « Nous consacrons beaucoup de temps à l’essence fondamentale des marques. Nous avons essayé d’être tout pour tout le monde dans le passé, et ça ne fonctionne pas. Dodge, c’est la performance. Si une voiture ne répond pas à ce critère, nous ne la commercialiserons pas. »

Dodge Charger Daytona 2024

« Concernant le Durango, la plateforme est ancienne, mais les ventes sont incroyables parce qu’il représente un bon rapport qualité-prix et a toujours une belle allure. Pour le Charger, le lancement a connu des complications, mais il place la marque à l’avant-garde de l’électrification. »

Où vont les groupes motopropulseurs?

Luc-Olivier : « Vous avez lancé le moteur Hurricane, un moteur extraordinaire, mais terrible en consommation de carburant. Pourquoi n’y a-t-il pas d’hybridation légère pour combler l’écart ? »

Trevor Longley: « Nous avons la technologie 4xe, qui est hybride. Mais concernant les camions, nous concevons ce que les consommateurs veulent. Quand nous misons tout d’un côté, les clients nous disent qu’ils veulent du choix. Nous nous dirigeons vers la technologie à autonomie prolongée pour les camions, et ce n’est pas très loin. »

« Regardez le Cherokee : (…) il est 100 % hybride. Nous n’offrons pas de version non hybride. Nous investissons massivement dans la technologie hybride là où ça a du sens. »

Les véhicules « fantômes » et les marques italiennes

Luc-Olivier : « Le Ram à autonomie prolongée était un concept en 2023 qui semblait prêt pour la production. Maintenant, des années plus tard, on ne le voit toujours pas. On dirait un fantôme. Quand arrive-t-il ? »

Trevor Longley: « Le fait que nous lançons la plateforme « STLA Large » montre que nous maîtrisons la technologie. Je ne m’inquiéterais pas que ça prenne une éternité. Nous avons traversé une période difficile en transition, mais maintenant, c’est une question d’exécution. »

Ram 1500 Ramcharger 2025, maintenant appelé 1500 REV, l’année de commercialisation est toujours inconnue

Luc-Olivier : « Et les marques italiennes ? Fiat et Alfa Romeo ont d’excellents designs, mais personne ne sait qu’elles existent ici. Les ventes sont très faibles. »

Trevor Longley: « Nous devons travailler étroitement avec nos concessionnaires. Nous nous recentrons sur les produits phares. Il y a quelque chose de spécial dans les marques italiennes qui résonnent, surtout au Québec. Nous devons stimuler la demande, car sans marketing et sans que les gens sachent ce qui est offert, ça ne fonctionnera pas. Les voitures sont séduisantes et différentes, donc nous avons quelque chose à exploiter. »

Le PDG de Stellantis évalue l’avenir des marques Fiat et Alfa Romeo en difficulté en Amérique du Nord

Conclusion

La discussion était franche, et comme toujours, on nous laisse croire que l’avenir est brillant. On apprend bien peu sur l’avenir des marques dans le groupe Stellantis. La voie à suivre demeure la même, on sent beaucoup d’hésitation dans les décisions prises par l’entreprise. Malheureusement, pour ceux qui espéraient que l’on puisse se distinguer un peu des États-Unis en matière de produits, il est clair que le Canada demeure à la remorque de ce que les Étasuniens veulent bien nous permettre d’avoir.

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