Il fut un temps où le Jeep Grand Cherokee faisait rêver. Il avait de la gueule, de la personnalité et des capacités hors route que peu de rivaux pouvaient égaler. En version SRT8, il faisait même saliver les amateurs de performance. Son ascension au pays a été excellente entre 2005 et 2019, malgré quelques soubresauts. Cependant, depuis le tournant de la décennie, et surtout depuis 2025, ses ventes sont en recul. Est-ce que le modèle a perdu son âme ?
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Le Grand Cherokee a été lancé en 1992 comme modèle 1993.
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La cinquième génération a fait ses débuts en 2021 avec le Grand Cherokee L, avant l’arrivée du modèle à deux rangées pour 2022.
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Au Canada, ses ventes ont chuté de 53 % entre 2021 et 2025.
Aujourd’hui, il est devenu un VUS intermédiaire de semi-luxe qui se fond dans la masse. Les acheteurs sont moins nombreux.
Comment expliquer cela ? Essayons d’y voir clair.
Une entrée fracassante
Le Grand Cherokee a été présenté en grande pompe au début des années 1990. En fait, c’est lors du Salon de l’auto de Detroit, en janvier 1992, que Bob Lutz, alors président de Chrysler, l’a conduit à travers une vitrine du Cobo Hall, le maire de la ville à ses côtés.
Le ton était donné.
Rapidement, le modèle s’est imposé. Il offrait le confort d’un véhicule de luxe, le prestige d’une marque mythique et de véritables capacités de conduite hors route, grâce à des systèmes à quatre roues motrices robustes et réputés. Bref, un vrai Jeep, qu’on pouvait, en prime, garer sans gêne dans le stationnement souterrain de la Place des Arts.
La popularité du modèle a poussé Jeep à multiplier les versions.
La performance s’est rapidement invitée à la fête. La version 5.9 Limited de 1998, la SRT8 de 2006 avec son V8 Hemi de 6,1 litres de 420 chevaux, la deuxième génération du SRT8 et, finalement, la démesure de la variante Trackhawk (2018) avec ses 707 chevaux.
Un VUS de Jeep qui humiliait des sportives aux feux de circulation, ça avait un petit quelque chose d’unique, de baveux. C’est le genre de truc qui séduit une clientèle précise et fait jaser.
Un parmi d’autres
La cinquième génération, arrivée en 2021 (Grand Cherokee L), est un bon produit. Mais le modèle a perdu une partie de ce qui le rendait unique. Son style a évolué, mais il se fond davantage dans la masse. La signature Jeep est reconnaissable, mais la grille, amincie, est moins imposante qu’avant. Le véhicule crie moins son identité sur tous les toits.
Mais il faut aussi s’intéresser aux décisions prises sur le plan mécanique. Si le V8 Hemi a été conservé lors du passage à la nouvelle génération, il a disparu de la version à deux rangées en 2023. Il est toutefois demeuré disponible avec le Grand Cherokee L pour cette année-modèle. Jeep a proposé une version hybride rechargeable à moteur 4-cylindres, la 4xe, qui a peiné à convaincre et a connu des problèmes de fiabilité. Le V6 Pentastar de 3,6 litres a été conservé, mais ce n’est pas avec ce dernier qu’on éveille les sens. La version SRT a disparu, la performance a été reléguée au second plan.
Pire, pour 2026, la grande nouveauté est l’ajout d’un 4-cylindres turbo de 2,0 litres sous le capot, en remplacement du V6 avec plusieurs versions. Ce moteur n’est pas dépourvu de muscle avec 324 chevaux et 332 livres-pieds, plus que le V6 Pentastar de 3,6 litres (293 chevaux, 260 livres-pieds), qui demeure au catalogue des versions Laredo, mais ce n’est pas convaincant. Pour un modèle qui a bâti une partie de sa légende sur le grondement d’un V8 et sur la performance, le nouveau message de l’entreprise détonne.
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Ce qui fonctionne
Au risque de me répéter, le Grand Cherokee actuel n’est pas dénué de qualités. J’ai eu l’occasion de parcourir environ 1500 km à son volant récemment et je peux vous confirmer que sa conduite est solide, rassurante et satisfaisante en matière de confort.
Qui plus est, les capacités hors route du modèle sont toujours parmi les meilleures de la catégorie, particulièrement avec la version Trailhawk.
À bord, l’ensemble est réussi. La présentation est soignée, les matériaux sont de qualité dans les versions plus cossues et l’équipement technologique est généreux, avec, en option, un écran pour le passager avant.
Mais c’est plus générique que jamais pour un produit Jeep.
Ce qui ne marche pas
Le retrait de la version 4xe a privé le Grand Cherokee d’une solution capable de réduire considérablement la consommation d’essence chez les propriétaires qui rechargeaient régulièrement. Le nouveau 4-cylindres consomme de 10,4 à 10,7 litres aux 100 km au combiné ville/autoroute, selon les cotes officielles, contre 10,9 à 11,3 litres pour le V6. Le gain est mince. Pendant ce temps, Toyota, Hyundai, Kia et Lexus multiplient les versions hybrides dans ce créneau, et même le Toyota 4Runner, un rival dans l’univers des VUS intermédiaires à vocation aventureuse, propose désormais une motorisation hybride.
À bord, j’y faisais allusion, le modèle ne se démarque pas. Tout est correct, mais il nous manque ce petit quelque chose qui ferait la différence. On ne le trouve pas.
Ce qui est traître pour Jeep, c’est que son image est si forte qu’il lui est difficile d’emprunter une nouvelle avenue. Les concurrents peuvent plus facilement faire des changements à leurs modèles. Jeep est davantage prisonnière. Ainsi, abandonner la performance et miser massivement sur un moteur 4-cylindres ne l’aide pas à conserver ses acquis.

La fiabilité, le nerf de la guerre
Et il y a cette réputation de fiabilité qui commence à peser lourd. C’est assurément l’une des raisons qui ont fait reculer certains acheteurs. Dans son plus récent classement général des marques, Consumer Reports place Jeep au dernier rang pour une troisième année consécutive. La fiabilité de ses véhicules, notamment, contribue à ce résultat. La version hybride rechargeable du Grand Cherokee figurait même parmi les modèles les moins bien notés en matière de fiabilité, en plus d’avoir fait l’objet de rappels.
On peut débattre de la méthodologie, mais la perception du public, elle, est bien réelle. Et dans un segment où Toyota et Lexus vendent la tranquillité d’esprit, c’est un handicap.
Le nouveau 4-cylindres, dont la technologie d’allumage est apparentée à celle du V6 Nettuno de Maserati, devra faire ses preuves.
Des ventes qui parlent
Au Canada, les ventes nous en disent beaucoup. En 2021, 19 433 Grand Cherokee se sont écoulés au pays, toutes versions confondues. En 2025, ce chiffre a chuté à 9094 unités, soit 5982 Grand Cherokee et 3112 Grand Cherokee L. C’est une baisse de 53 % en quatre ans.
Aux États-Unis, le portrait est plus nuancé. Avec 210 082 exemplaires écoulés en 2025, le modèle demeure un pilier important de la marque, même s’il est loin de son sommet de 2021 (264 444 unités). Autrement dit, le Grand Cherokee tient encore le coup chez nos voisins, mais chez nous, les acheteurs ont commencé à regarder ailleurs.
Que doit faire Jeep ?
1 — Retrouver une signature visuelle forte. Le Grand Cherokee doit redevenir reconnaissable au premier coup d’œil, et pas seulement grâce à sa calandre à sept fentes.
2 — Offrir une solution hybride crédible. Pas une hybride rechargeable complexe et capricieuse, mais une motorisation efficace et éprouvée. Stellantis parle de solutions hybrides et à autonomie prolongée. Ça s’en vient. Il faudra livrer.
3 — Ramener le V8, ou une version d’exception. Jeep laisse planer le doute sur un retour du V8 dans le Grand Cherokee. Une version de prestige, même vendue en petit nombre, ferait davantage pour l’image du modèle que bien des campagnes publicitaires.
4 — Rassurer sur la fiabilité. Une garantie prolongée et plus généreuse que celle de la concurrence serait un signal fort, et rapide à mettre en place.
5 — Une stratégie de prix agressive. Le Grand Cherokee évolue dans une catégorie où les acheteurs ont le choix. Toyota, Hyundai, Kia et Honda proposent des VUS intermédiaires à trois rangées, souvent moins chers, tandis que Lexus et les marques allemandes occupent le segment du luxe. Jeep doit mieux justifier son positionnement. À équipement et à motorisation comparables, le Grand Cherokee ne peut pas se contenter de faire du millage sur son héritage.
Verdict
Le Grand Cherokee n’est pas un mauvais véhicule, bien au contraire. Il demeure capable, confortable et bien construit. Son problème, c’est qu’il est devenu raisonnable. Et un Jeep raisonnable, ça ne fait pas rêver.
Jeep possède l’un des noms les plus évocateurs de l’industrie. Elle a le devoir de lui redonner du caractère. Les acheteurs canadiens ont déjà commencé à regarder ailleurs. À elle de leur donner une raison de revenir.















